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Alexandridis Athanassios - "Electre pleine de haine"

La haine constituant l’objet

La dernière partie du texte freudien Pulsions et destins des pulsions (1915) traite la question de l’amour et de la haine. Le sujet est introduit par la question de " la transformation d’une pulsion en son contraire (matériel) [qui] ne s’observe que dans un cas, celui de la transposition de l’amour en haine ". Déjà dans cette phrase introductive on commence à douter de la possibilité d’une transformation puisque il s’agirait d’une transposition (notion qui n’inclut pas celle de modification d’état, de qualité, de forme, incluse dans la trans-formation, et qui laisse intacte la substance des choses). La difficulté est affirmée quelques lignes plus loin dans le texte car " on préférerait voir dans l’amour l’expression de la tendance sexuelle totale, mais on n’est pas pour autant tiré de l’embarras et l’on ne sait comment concevoir un contraire matériel à cette tendance ". En 1915 Thanatos, le contraire matériel d’Eros, n’est pas encore formulé pour S.Freud et son absence conceptuelle crée un espace potentiel pour l’édification d’un échafaudage nécessaire afin d’arriver à Thanatos : l’échafaudage c’est la haine.

  La haine est l’affect qui caractérise la partie du monde extérieur qui apparaît au moi-plaisir purifié comme incompatible  -et donc non incorporable-  avec son principe de plaisir. Cela reste étranger et jeté en dehors du moi, et crée par ce geste le dehors et l’objet : " L’extérieur, l’objet, le haï seraient, au tout début, identiques. Au moment où, plus tard, l’objet se révèle être une source de plaisir, il est aimé mais aussi incorporé au moi, de sorte que, pour le moi-plaisir purifié, l’objet coïncide à nouveau avec l’étranger et le haï ". L’objet garde dans son noyau comme substance essentielle qui le constitue la trace de sa démarcation comme étranger, incompatible, abjecte, haï par le moi.

  Aussi la haine, relation à l’objet plus ancienne que l’amour, originaire des pulsions de conservation du moi, expression du refus originaire que le moi narcissique oppose au monde extérieur, se constitue en opposé de l’amour sous l’influence de la relation plaisir-déplaisir.

  " L’amour provient de la capacité qu’a le moi de satisfaire une partie de ses motions pulsionnelles de façon auto-érotique…L’amour est narcissique, puis il s’étend aux objets qui ont été incorporés au moi ". Mais les objets, (re) trouvés par la voie de l’étayage, de l’identification et de la filiation, ne portent-ils pas dans leur noyau la marque de la haine qui les a constitués ?

  En prenant l’exemple d’Electre, nous allons essayer de montrer que parfois la seule voie salvatrice qui reste pour le sujet passe par le meurtre de la partie haïe de l’objet afin que l’objet puisse fonctionner comme objet d’amour et que le sujet établisse enfin amour et haine en opposés dialectiques et créateurs (sur le modèle d’Eros-Thanatos).

  

      Electre, la couche de la surface

 

  Electre est la fille d’Agamemnon et de Clytemnestre, le couple qui règne sur Argos et Mycènes. Elle vit dans son enfance des évènements qui la marquent : le sacrifice de sa sœur Iphigénie pour le passage de la flotte grecque et la destruction des Troyens, la longue absence de son père idéalisé, la présence continuelle d’ Egisthe qui est l’amant menaçant de sa mère, la honte passionnelle pour la mère qui partage son lit et le règne de son époux avec son cousin à lui, un cousin avec lequel il y avait de la haine installée depuis plusieurs générations. Seule consolation dans cette pénible situation est son statut de princesse, l’attente de son père libérateur et ses soins envers son petit frère Oreste.

  Vers la fin de l’adolescence tout espoir décline : le père, de retour, est immédiatement assassiné par la mère ; son frère est sauvé de justesse par la mort qu’Egisthe voulait lui donner grâce à son pédagogue qui le fait fuir loin de sa patrie, à l’exile ; elle-même, elle est sauvée de la mort grâce à la protection offerte par sa mère. Le modèle de la perte définitive et provisoire (Iphigénie – Agamemnon) au lieu de se dissoudre se redouble d’une façon encore plus dramatique par le nouveau couple (Agamemnon – Oreste) : perte définitive du père, et perte provisoire, mais qui peut devenir définitive elle aussi, du frère.

  A l’age du mariage le modèle de la perte s’actualise de nouveau : Egisthe lui interdit le mariage avec un des prospères princes qui la demandent, car il craint que cette liaison pourrait donner naissance au vengeur du meurtre et du trône. Il permet le mariage avec un paysan de noble origine, mais qui est extrêmement pauvre et vit en dehors de la ville. Le mariage approprié, celui qui lui conviendrait en fonction de sa filiation (genos) et de sa nature (physis), semble définitivement perdu ; Le mariage actuel Electre ne le consacre pas en refusant d’avoir des rapports sexuels avec son mari ; ce refus, en accord avec son éthique (ethos), signifie absence totale de vie sexuelle, perte (définitive ou provisoire) de sa capacité de procréation, qui était la perte maximale pour les grecs anciens.

  Electre, dont le nom ne vient pas d’electron (ce qui brille), mais d’ a-lectron (sans lit), mariée immaculée, exilée, destituée, n’a que deux solutions devant les hypercondensées tensions internes et externes qu’elle subit : a) le cheminement dans le temps : accepter le caractère définitif de quelques situations (surtout des situations de perte), faire le deuil d’ objets, choisir des nouveaux objets érotiques, continuer la vie. C’est le chemin de la symbolisation (et) de la castration. C’est le chemin tracé par l’acceptation du statut mortel de l’homme (et de son omnipotence psychique), du petit, du limité de la vie, de la chute du corps humain, de la valeur de chaque moment, de la nécessite d’un mouvement dialectique entre besoin et plaisir, investir et désinvestir le quotidien, afin de sur-vivre (epi-zein) et bien-vivre (eu-zein). C’est le chemin choisi par sa sœur Chrysothemis, un personnage sans consistance dans la pièce qui a comme rôle d’intensifier le portrait d’Electre. C’est le chemin qu’Electre dit qu’elle abjecte et qu’elle hait. b) l’arrêt dans le temps : c’est le chemin de l’immobilité psychique, de l’incapacité d’accepter la fin des choses, de la défaillance des nouvelles symbolisations, amours, placements, déplacements, de la défaillance de l’investissement de la vie.

  Dans la première solution la personne admet la mortalité (cette discontinuité radicale qui engendrerait la haine essentielle, Fr. Gantheret, 1986) comme la caractéristique principale du destin humain et (à cause de ça, contre ça, pour ça ) elle vit. Dans la deuxième solution, l’individu (incapable de se diviser) a besoin d’arrêter l’écoulement de la vie, du temps, pour nier la radicalité de la mort. Afin d’y arriver, il a besoin d’un artifice grandiose qui couvrirait le sujet de la mort, illogique en sa nature (physis), en y superposant une causalité dépendante des lois des dieux et des hommes. Ainsi, en rationalisant la mort, l’individu tend à la transformer en objet de sa pensée (politique, éthique, religieuse), dans le but de l’éloigner du domaine du sentir, là où elle est énergie libre, insoutenable, morcellante. L’astuce serait de créer sur la nature pas une sorte d’ epiphysis, mais une hyperphysis, ou même une supraphysis qu’on prendrait pour du vrai. Or, il paraît que la seule arme contre la mort c’est la mort elle-même.

  La vie gelée d’Electre sera mobilisée uniquement par la haine, la suprématie des pulsions de mort sur les pulsions érotiques ; une haine qui piège la jouissance dans des domaines en dehors de l’amour, ceux de la disparition totale (aphanisis) de soi et de l’autre. Que désire-t-elle ?

  Suivant une lecture psychanalytique de surface – ce qui n’équivaut pourtant pas a une lecture superficielle -  Electre semblerait figée dans le complexe d’œdipe, désirant son père et rivalisant avec sa mère. La haine pour la mère semble être la conséquence de la perte paternelle que la mère lui a infligée. Dans les tragédies sauvées il y a plusieurs éléments qui soutiendraient cette hypothèse. Le majeur, sous forme linguistique, est la constante formule d’ accuser sa mère d’avoir tué " son époux " au lieu de " son père ".

  Cette organisation oedipienne, non résolue, est une tentative désespérée qui échoue, car il n’ y a pas la condition nécessaire, à savoir le " bon objet ", ni du côté de la mère ni du côté du père. Dans son texte " Pourquoi le mal ? " André Green (1988) montre que le Surmoi, héritier du complexe d’ Œdipe, se crée par la transformation de la division initiale, celle entre un moi-plaisir purifié ayant incorporé le bon objet et l’objet étranger et haï : le premier devient l’objet du désir incestueux et le second l’obstacle à la réalisation de ce désir. Or, pour Electre, ainsi que pour beaucoup de sujets dont l’organisation psychique reste figée au niveau d’un moi narcissique, cette dialectique n’ existe pas car leur moi immature fut piégé en incorporant un objet qui, tout en étant en apparence " bon ", est plein de desseins de mort ou de non-vie pour l’enfant. Dans le cas d’Electre, ce type d’objet de mort vient des deux côtés de ses géniteurs, situation qui mène le sujet à une souffrance extrême. Voyons de plus près :

 

 Des pères tueurs d’enfants

 

Agamemnon descend d’une lignée de pères infanticides. Son arrière grand-père, Tantalos, fils de Zeus, assassine son fils Pelops, le morcelle, le cuisine et l’offre aux dieux. C’est un acte qui introduit aussi l’ambiguïté et l’équivoque par rapport aux intentions du père : pour quelques mythologues il s’ agit d’un acte pieux, car Tantalos sacrifie son fils dans la mesure où il n’ a pas d’autres offrandes pour les dieux ; pour d’autres, il est rusé et il veut tester l’intelligence des dieux. Pelops est ressuscité par Poseidon ; il se marie à Hippodameia(dont il tue le père) et donne naissance à deux fils, Atreas, l’aîné, et Thyeste. La haine règne dans la relation de ces deux personnes : Atreas tue trois fils de Thyeste, il les morcelle, les cuisine et les lui offre comme dîner. Après le repas, Atreas montre les têtes des enfants assassinés à Thyeste et lui fait découvrir l’horrible anthropophagie qu’il a commis. Par la suite Thyeste fait un fils avec sa fille Pelopia qui se marie avec son oncle Atreas. Atreas élève l’enfant de Pelopia, Egisthe, et, quand ce dernier grandit, il lui demande de tuer Thyeste. Quand Egisthe découvre que Thyeste est son père il l’épargne, rentre à Mycènes et tue Atreas. Atreas est le père d’Agamemnon. Egisthe est le cousin d’Agamemnon, l’amant de sa femme, son assassin, ainsi que la victime de son fils Oreste. Agamemnon, quant à lui, ne devient l’époux de Clytemnestre qu’ après avoir assassiné son mari et leur fils nouveau-né. Ainsi l’infanticide d’Iphigénie est la répétition d’un motif constant de la généalogie des Atrides, organisant les conflits et structurant le pouvoir. Electre, en s’identifiant à sa sœur, comprend qu’elle est potentiellement menacée par son père. La haine née chez elle provient de l’actualisation de l’instinct de survie ; or, par cette haine, elle se trouve doublement exposée à la mort : a) en acceptant d’être un enfant attribut-phallique pour les hommes de sa généalogie elle est exposée à la mort physique b) en s’opposant, elle se situerait en dehors de la lignée de la généalogie, une personne sans nom, un être vivant mais déjà mort pour les autres. Pour se sauver, elle n’a qu’une solution : transformer sa haine en idéalisation du père, d’elle-même et de leur lien. Elle répète le même processus d’idéalisation-sublimation que quelques années auparavant avait mis en place sa sœur Iphigénie, en s ‘identifiant à l’agresseur et en s’offrant elle-même au sacrifice. Electre adore l’agresseur et haie l’agresseur de l’agresseur (Clytemnestre), peut-être parce qu’elle lui a fait ce qu’elle désirait lui faire elle-même : le tuer pour tuer en lui le père infanticide, pour abolir le droit des pères au meurtre de leurs enfants, pour instaurer le tabou de l’infanticide. Le " bon " objet à incorporer du côté du père est un père qui ne pratique l’infanticide qu’aux niveaux symbolique et fantasmatique.

 

 Des mères accoucheuses de serpents

 

  Au commencement de la tragédie Les Choéphores d’Eschyle, dans la première antistrophe, un songe horrifiant de Clytemnestre est annoncé. Son contenu nous ne l’apprenons qu’au milieu de la tragédie. Il sera raconté par la Coryphée et interprété immédiatement par Oreste. Clytemnestre a rêvé d’avoir mis au monde un serpent. Elle l’a enveloppé de langes, comme un enfant, elle lui a donné à téter elle-même. Le serpent lui a tiré un caillou de sang avec le lait. Clytemnestre s’est réveillé hurlant d’effroi, terrorisée. Oreste, qui est là, explique le rêve tout de suite " de façon qu’il cadre avec mes vues ", comme il dit " il faut, comme elle a nourri ce monstre horrifiant, qu’elle meure de mort violent – et moi je suis le Serpent qui la tuera, comme l’annonce son rêve ".

  Mais quelles sont nos vues à nous, sans nier la valeur qu’a pour l’économie du drame le caractère prémonitoire du rêve ? Deux perspectives s’ouvrent. Or, dans les deux, la femme-mère est d’une atrocité " à tuer ". Dans la première perspective, nous voyons une Clytemnestre omnipotente, descendant des déesses chtoniennes dont le prototype est Gaia engendrant le serpent Python (et par la suite Athéna engendrant Erechteus). L’objet ici souffre (et fait souffrir) du surplus d’excitation qu’il apporte. Le tuer sera la preuve de sa défaillance, de sa mortalité, de son appartenance au genre humain. En brisant ce miroir d’omnipotence féminine phallique, Electre fait de sa mère une femme castrée qu’ elle peut maintenant incorporer. Avec une telle assise à l’intérieur d’elle-même, elle pourrait dorénavant désirer le désir et le phallus de l’homme.

  Si cette première perspective traite la question de la mère comme objet total, la deuxième perspective pose la question de la mère comme objet partiel, avec la forme et la fonction du sein. Je ne pose pas ce thème pour relancer la très intéressante et très controversée argumentation concernant l’équivalence entre sein et pénis (Jean Gilibert,1978). Mon attention s’oriente surtout vers la dynamique de la rencontre infans-bouche-lait-sein, ce moment mythique, inaugural, de la création du pictogramme (P.Aulagnier) qui serait la base pour la création psychique du sujet et de l’objet. François Gantheret (" La haine à son principe ", 1986) réfléchit sur ce moment et critique J. Laplanche qui dit que le passage de l’objet du besoin, le lait, à l’objet sexuel, le sein, se fait en termes de contiguïté, de déplacement d’une représentation à l’autre dans le glissement métonymique du processus primaire. Pour Fr. Gantheret le lait est substance, tandis que le sein est objet. " Il n’y a pas de contiguïté entre un objet-lait et un objet-sein, mais création d’un objet qui se succède à une substance ". Cette réaction est soutenue par le caractère de complémentarité de cette substance (voir l’objet complémentaire de P. Aulagnier) avec la zone érogène proposée et par le travail d’Eros impliquant les deux protagonistes de la rencontre, l’infans et la mère. Mais ici, d’emblée, dans l’allaitement que Clytemnestre peut offrir se présentent à la fois deux substances (lait, caillou de sang) et s’expriment de deux côtés deux désirs de vie et de mort ( car nous pouvons admettre que si, sur un plan manifeste, l’enfant serpent semble vouloir du mal pour le sein, sur un plan latent c’est l’inverse qui se passe). Comment les choses seraient –elles passées pour Clytemnestre et ses enfants si elle était capable de contenir, en ce moment-là, les deux tendances, se posant comme objet dépressif d’après Melanie Klein ? Sûrement très différemment : elle aurait pu faire entrer dans le moi incorporant un objet capable de se maintenir malgré la tension vie-mort. Mais Clytemnestre est une mère qui ne peut pas contenir une telle rêverie pendant l’allaitement, un tel fantasme pendant le rêve. Ses facultés mentales s’estompent ; l’acte prend le relais pour apaiser la tension. Deux conséquences néfastes pour elle et ses enfants : régression et fixation de l’enfant à la position schizoparanoïde ; favoriser l’acte au détriment du mental. Electre ne peut pas entrer dans le champ de la pensée combinatoire qui nécessite comme base l’instauration de l’objet dépressif. Electre est obligée d’agir.

 

  L’acte et la nouvelle surface

 

Dépourvue d’une mère bionnienne capable de métaboliser les tensions somatiques de l’enfant en produits psychiques, Electre vit " la rencontre avec l’arbitraire de l’exercice abusif d’une violence, d’un pouvoir qui attaque le corps et la pensée, dénie tout désir propre et toute altérité. La perte du sens, l’impossibilité de recourir à une causalité pensable engendre une haine viscérale de tout ce qui peut se présenter comme cause de soi " (Micheline Enriquez, 1984). Mais pour survivre elle doit se créer une causalité ; incapable de se créer une pour son état à elle, elle crée par déplacement une autre qui porte du sujet de l’infanticide au sujet de la matricide. Elle attend dans une " contrainte corporelle  qui accroît démesurément la potentialité persécutrice du corps. Ce vécu de contrainte persistant, fait de manipulations objectivantes diverses, de séductions perverses, d’excès (ou de défauts) de contacts, de soins – qu’il soit pris dans un processus d’idéalisation, d’ identification et dans des effets de discours (paranoïa, masochisme) ou qu’il soit au contraire dépourvu de tout sens assimilable… " on dirait que Micheline Enriquez, en écrivant ces lignes, voyait Electre dans son camp de concentration Argien…

  Pour sortir de cette stase morcellante, il lui faut l’acte réel. La Coryphée : " Et maintenant, pour les coupables…souviens-toi du meurtre ! Electre : Que demanderai-je ? Instruis-moi. Je ne sais comment m’y prendre, explique. La Coryphée : Qu’ils voient venir quelqu’un, dieu ou homme. Electre : Un juge ? Un exécuteur de justice ? Quel mot employer ? La Coryphée : Tout simple : dis : un tueur. C’est leur tour ! " (Eschyle, Les Choéphores, 117-121). Ce tueur arrivera et ils commettront ensemble le meurtre des tueurs de leur père en cherchant une solution à leur impasse ; une solution qui permettra au temps de redémarrer et à la pensée d’organiser le droit au meurtre dans d’autres cadres plus élargis et plus élaborés. Le meurtre de la mère et de son amant aura un sens différent dans l’œuvre de chaque dramaturge. Chez Eschyle, la culpabilité et la punition qui se transmet d’une génération à l’autre fait naître un nouvel ordre de justice qui doit être défini sur tous les niveaux (dieux, cité, géniteurs) avec la suprématie de justesse du patriarcat. Chez Sophocle, qui écrit ses tragédies concernant les Atrides plus tard, le sujet du matricide semble être en recul pour montrer l’impasse  et favoriser la compréhension d’Electre qui se trouve dans la " nuit noire ". Les processus impliquent plusieurs personnes, se passent dans plusieurs endroits, organisent des nouveaux réseaux de pouvoir, définissent des nouveaux procès. L’artifice de l’organisation du droit au meurtre avance. " La haine " dit J.-B. Pontalis (1986) est obscure, elle ignore ce qui l’anime et a besoin de l’ignorer pour se perpétuer. La haine est illégitime et elle le sait. C’est même la seule chose qu’elle sache d’elle. C’est pourquoi elle veut se fonder en droit inlassablement ".

  Ainsi les tragédies qui fondent un discours, qui créent une surface juridique ont obtenu une notoriété dans l’histoire : la trilogie eschylienne, " L’Oréstie ", " Electre " de Sophocle ; et surtout les parties dans lesquelles les protagonistes croisent leurs arguments, les compétitions des discours (agones logon) qui reprenaient dans la convention théâtrale la compétition de l’agora (A.Alexandridis, 1999). Mais pour moi c’est l’approche euripidienne qui me touche le plus. C’est dans son " Electre " que l’héroïne, une fois que l’acte est accompli, qu’elle a tué la mauvaise partie de la mère, elle peut enfin se la constituer en bon et mauvais objet ; elle peut l’aimer. Electre, en s’adressant au cadavre de la mère : " Mère chérie, mère haïe, vois, nous t’enveloppons aux plis de ce tissu… " (1234).

   L’acte du mal n’est organisateur que quand il touche les couches les plus superficielles (A.Green, 1988). Quand le mal provient des couches inaugurales de la vie psychique, comme nous l’avons supposé pour Electre et sa fratrie, l’extase provoquée par l’acte du mal est encore plus désorganisatrice. Ceci se démontre magistralement dans l’ " Oreste " euripidien. 

  Le drame est accompli, frère et sœur se trouvent après le meurtre dans une situation encore pire, avec des cadavres, en plus, entre les mains ; sans catharsis et solution, encore plus éloignés et plus étrangers l’un à l’autre avant que leur séparation définitive jusqu’ à la mort soit accomplie. L’acte a commencé à désorganiser leur pensée. Paniqués, irraisonnables, ils exécutent des plans de suicide, d’autres meurtres, de ruse, de leur sacralisation. Leur tension interne ne trouve pas la voie psychique. Ainsi ils agissent sans objet, ils gesticulent sans sens, sans fin…La fin s’impose de façon ridicule par un deus ex machina qui ordonne tout : Apollon a vu " juste " quand il ordonné le matricide (mais le discours fait sous-entendre qu’il a vu " faux "). Oreste sera jugé en ville par les hommes, Electre va se marier avec Pylades et mener une vie " normale ", son époux paysan qui l’a respectée sera remboursé e.t.c

  L’ironie euripidienne est si flagrante qu’elle ne laisse, malgré les apparences, aucun espoir pour croire à un happy-end. Qu’est – ce qui reste après tant de souffrances , tant de luttes avec la destructivité humaine ? La voie humaine, telle que la condense Oreste en parlant comme un citoyen du siècle classique : le discours (omilia) et l’ethos. Et moi, en parlant comme un citoyen du siècle psychanalytique : l’ethos du discours.

 

BIBLIOGRAPHIE

 

ALEXANDRIDIS, A., Archaïque et symbolique dans la trahison, a partir d’       " Hippolyte " d’Euripide, in : SCARFONE, Dom.(éd), De la trahison, Presses Universitaires de France, Paris, 1999, 145-167

 

-         AULAGNIER, P., La violence de l’interprétation, Presses Universitaires de France, Paris, 1975. 

-         ESCHYLE, SOPHOCLE, EURIPIDE, Théâtre Complet, trad. De Victor-Henri Debidour, La Pochothèque, éd. de Fallois, Paris, 1999.

-         ENRIQUEZ, M., Aux carrefours de la haine, Epi, éd. Desclée de Brouwer, Paris, 1984.

-         FREUD,S., (1915), Pulsions et destins des pulsions, in : Freud, S., Métapsychologie, trad. J. Laplanche et J.-B. Pontalis, éd. Gallimard, Paris.

-         GANTHERET, Fr., La haine en son principe, Nouvelle Revue de Psychanalyse, n. 33, Printemps 1986, 63-73.

-         GILIBERT, J., De l’équivalence ( ?) sein / phallus, in : GILIBERT, J., Une quête phallique, Payot, Paris, 1978, 207-210

-         GREEN, A., Pourquoi le mal ?, Nouvelle Revue de Psychanalyse, . 38, Automne 1988, 239-261.

-         GRIMAL, P., Dictionnaire de la myth


ATHANASSIOS ALEXANDRIDIS

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