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Sylvie G. Consoli - "La peau, entre mythologie et psychanalyse".

La peau, entre mythologie et psychanalyse

 

Sylvie G. Consoli

France

 

Je me souviens d'un livre jaune et blanc de la collection Contes et Légendes où l'on voyait sur la couverture Achille converser avec Patrocle. Enfant, j'adorais ce livre. Plus tard, en classe de philosophie, alors que je continuais l'étude du grec ancien, je me souviens du film Electre avec Irène Papas plutôt que des films de la "Nouvelle Vague" naissante.

Aujourd'hui, grâce à mon double parcours, médical et plus spécialement dermatologique et psychanalytique et surtout grâce à vous, les organisateurs de ce congrès, je retrouve donc mes premières amours. Je vous en remercie.

Dans la première partie de mon exposé, je m'attacherai surtout à rappeler les travaux de Didier Anzieu sur le Moi-peau en liaison avec les mythes grecs. J'illustrerai ces travaux par un cas clinique, celui d'une jeune femme souffrant d'un eczéma atopique.

Dans la deuxième partie, je développerai, à partir de ma lecture du long poème d'Ovide "Les Métamorphoses", les réflexions qui me sont venues à propos des malades dermatologiques.

 Depuis toujours et dans toutes les civilisations, sur la peau de chaque individu, s'inscrivent les traces visibles ou invisibles de ses liens avec ses premiers objets, de sa filiation, de son appartenance socioculturelle et/ ou religieuse, de son identité, des divers traumatismes qui ont jalonné sa vie, du temps qui passe. Pour Didier Anzieu : "sur la peau du sujet, s'inscrivent les marques bénéfiques ou maléfiques du destin de ce dernier".

En outre, la peau, organe vital comme beaucoup d'autres, n'est cependant pas un organe comme les autres. Visible, touchée, parée (mais aussi facilement attaquée) la peau est liée à la beauté et à la séduction.

Elle est le lieu de naissance, grâce aux échanges tactiles avec le personnage maternel, de la tendresse, de la sensualité, du plaisir, de la sexualité. Des échanges tactiles harmonieux (accompagnés, entre autres, par des échanges de regards) permettent aussi l'individuation du sujet et l'émergence du langage. Ainsi, plus que tout autre organe, la peau renvoie au sujet tout entier. Didier Anzieu dit même que "la peau est le double de l'individu sans lequel il n'est plus rien".

Les mythes, pour les psychanalystes, sont des représentations à la fois de la réalité externe et de la réalité interne, psychique des individus et établissent des correspondances entre ces deux réalités. De Sigmund Freud (Œdipe, Narcisse…) à Francis Pasche (le bouclier de Persée) en passant par Sandor Ferenczi (La tête de la méduse), les psychanalystes ont d'abord fait appel aux mythes grecs pour symboliser les fantasmes individuels et les conflits intrapsychiques.

Plus tard, l'intérêt des psychanalystes s'est porté sur les contenants psychiques, sur les structures fantasmatiques délimitant l'espace psychique individuel  et, en particulier, sur leur genèse et leurs défaillances. Au sein de la théorie psychanalytique, comme dans de nombreux autres domaines d'ailleurs, un lien métaphorique s'est ainsi établi entre la peau réelle, limite du corps, frontière entre le dehors et le dedans de l'individu et ces structures fantasmatiques limitant l'espace psychique individuel – Sophie de Mijolla-Mellor et Alain de Mijolla ont d'ailleurs écrit : "depuis les années 50 on est passé à une psychanalyse plus cutanée".

C'est dans ce mouvement d'élaboration théorique psychanalytique et pour théoriser ses expériences psychanalytiques complexes et difficiles avec des patients dits états limites que Didier Anzieu a forgé le concept de Moi-peau. Je vous rappelle que le Moi-peau désigne une "réalité fantasmatique", une figuration dont le Moi de l'enfant se sert au cours des phases précoces de son développement pour se représenter lui-même comme Moi contenant les contenus psychiques, à partir de son expérience de la surface du corps.

 L'enfant est donc enveloppé par les soins maternels. Dans ce véritable peau à peau, corps à corps avec la mère, se constitue une interface, figurée par le fantasme d'une peau commune à la mère et à l'enfant, capable de protéger des excès d'excitation : d'un côté la mère (on pourrait dire le feuillet externe du Moi-peau) de l’autre côté l’enfant (on  pourrait dire le feuillet interne du Moi-peau). Mais, bien sûr, un écart progressif entre les deux feuillets de cette peau psychique est nécessaire, c'est alors qu'adviennent les fantasmes de peau arrachée, meurtrie.  Le dépassement de tous ces fantasmes de peau arrachée permet à l’enfant d’acquérir un Moi-peau qui lui appartient en propre. Ainsi, selon D. Anzieu, de même que la peau enveloppe tout le corps, le Moi-peau enveloppe tout l’appareil psychique.

Sur cette peau d’abord commune s’inscrivent des échanges tactiles de deux sortes :

-         les uns excitants, en raison de soins corporels libidinalisés en excès, conduisant à une enveloppe psychique d’excitation et de souffrance et constituant la base économique et topographique du masochisme.

-         les autres signifiants, en raison de soins corporels satisfaisants les besoins corporels et psychiques de l’enfant et interprétés, par ce dernier, comme ayant été bien compris quant à ses besoins. Il se constitue alors une enveloppe psychique de bien-être, assurant, suffisamment bien  son rôle de pare-excitation et de sécurité narcissique.

Dans les mythes grecs mettant en scène une peau que l’on prend, meurtrit ou reçoit, et qui, ainsi, change le destin de l’individu, D. Anzieu a repéré la figuration de fantasmes individuels conscients et inconscients représentant les différents devenirs du Moi peau.

Il a ainsi distingué dans les mythes grecs :

La peau écorchée

La peau meurtrie

La peau bouclier

La peau meurtrière

 

 

 

La peau écorchée

Le satyre joueur de flûte, Marsyas, a défié Apollon, joueur de lyre. Un concours est organisé pour savoir qui, du satyre ou du dieu, produit la plus belle musique. Apollon, non sans mal, finit par l’emporter et inflige lui-même au vaincu la punition suivante : Marsyas est écorché vif et suspendu à un pin la tête en bas. Pour D. Anzieu, cette punition est la représentation du fantasme inconscient du masochique pervers : celui d’être écorché vif. Ce fantasme inconscient est à rapprocher du fantasme conscient celui-là, de ces mêmes patients, de fusion avec la mère. Comme si la séparation de la mère était figurée par l’arrachement de la peau. D. Anzieu pense que cette représentation fantasmatique s’enracine dans des éléments de réalité. Par exemple, quand un enfant a une plaie, le pansement colle à la chair et c’est souvent la mère ou son substitut qui, en arrachant le pansement, arrache aussi des morceaux d’épiderme : celle qui donne des soins corporels et souvent cutanés est aussi celle qui arrache la peau.

La peau meurtrie

Peu de temps après leur naissance, la peau d’Oedipe et d’Achille a été meurtrie, scellant ainsi un destin maléfique auquel, pour un temps seulement, ils paraissent échapper. De même, une tâche marron sur la peau d’un nouveau-né, suivie peu à peu par d’autres, scelle un destin marqué par la maladie de Recklinghausen ou neurofibromatose, maladie dont souffrait John Merrick, l'Elephant Man du film de David Lynch.

On se souvient que les chevilles d’Oedipe ont été transpercées par un bâton afin de le transporter nourrisson, comme un baluchon, dans la forêt où il devait mourir en évitant ainsi d’être maléfique pour ses parents. Quant à Achille, il est sauvé par son père, un mortel, du feu allumé par sa mère, la déesse Thétis, pour le sauver d’un destin maléfique (mais au prix de la brûlure de l’os du talon). Dans une autre version, la mère d’Achille, pour donner à son enfant une peau invulnérable, plonge celui-ci dans l’eau du Styx en le tenant par le talon droit. C’est ce talon qui restera le point faible de ce héros. A propos de cette dernière version, D. Anzieu remarque combien, comme dans la clinique, un amour maternel grandiose pour un fils, peut devenir maléfique à force de vouloir être bénéfique.

La peau bouclier

Un oracle ayant prédit qu’il allait être dévoré par un de ses enfants, Cronos dévore tous ses enfants. Son dernier-né, Zeus, est sauvé grâce à une ruse de sa mère Rhéa : elle a donné à manger à Cronos, une pierre entourée de langes.

Réfugié en Crète, Zeus sera nourri par le lait de la chèvre Almathea. Après la mort de celle-ci, il se vêtira de sa peau comme d’une armure (c’est l’Egide), ce qui lui permettra de remporter sa première victoire lors de la guerre contre les Titans. Ainsi, Almathea a non seulement donné son lait à Zeus, mais aussi sa peau bénéfique, assurant bien son rôle de pare-excitation et de sécurité narcissique et a donc aidé, comme une bonne mère, Zeus à traverser les dangers de la vie.

La peau meurtrière

C’est très souvent la peau donnée par une femme jalouse à un homme infidèle ou risquant de le devenir.

Le centaure Nessas, avant de mourir tué par Héraclès avec une flèche empoisonnée par le venin de l’Hydre de Lerne, conseille à Dejanire, la femme d’Héraclès, un philtre d’amour pouvant ranimer un amour défaillant. Il s’agit de sa propre tunique trempée dans son sang et dans son sperme. Quand Héraclès prend une concubine, Dejanire, sans soupçonner le danger, donne cette tunique, empoisonnée par le venin de l’Hydre de Lerne, à son époux. Cette tunique va coller à la peau d’Héraclès et l’embraser. En tentant de l’enlever, il arrachera sa peau et ses muscles et il finira par souhaiter la mort.

Médée, la magicienne, va jusqu’à trahir son propre père, le roi de Colchide, pour permettre à l’homme qu’elle aime, Jason, de conquérir la toison d’or. Cette toison bénéfique avait appartenu à un bélier ailé donné par Zeus, pour sauver les deux enfants du roi de Béotie qui étaient sur le point d’être sacrifiés. L’un de ces enfants avait ensuite donné cette toison au roi de Colchide qui la conservait dans un bois comme une dépouille sacrée. Mais, quand Jason s’éloigne et désire une femme plus sereine, Médée trempe une de ses robes et des bijoux dans du poison et les offre à Creuse, sa rivale, fille du roi de Corinthe. Quand Creuse se vêt de ces atouts, le feu la dévore puis dévore son père accouru à son secours et tout le palais royal.

Ces mythes grecs évoquent tout particulièrement les ravages provoqués par les feux de la passion et illustrent bien les expressions langagières françaises : "brûler d’amour" ou "avoir l’autre dans la peau".

Toutes ces peaux transformées, arrachées ou données, scellent un destin, bénéfique ou maléfique. Selon D. Anzieu, elles sont toutes des variantes de la peau maternelle. Si la mère n’accepte pas la séparation, son message implicite est : " reste collé à moi, ne vis pas ta vie en dehors de moi, sinon tu seras toujours un écorché vif ". Si, en revanche, la mère accepte la séparation, elle consent à donner à son enfant la peau commune des premiers soins : " je m’en dépouille, je te la remets comme un bouclier et un viatique pour vivre ta vie ".

Ces mythes grecs mettent donc en scène les attaques inconscientes, archaïques et destructrices visant toute configuration contenante dont le modèle est la peau pour le Moi naissant. Ces attaques laissent des failles trop précoces pour être symbolisées. Le rôle du psychanalyste est alors de permettre au sujet de construire son Moi-peau personnel.

 

Dans un film réalisé par Mankiewicz : " Soudain l’été dernier ", Tennesse Williams raconte l’histoire d’un jeune homme homosexuel toujours vêtu de blanc, Sébastien, dont la mère folle ne peut pas se séparer. Sébastien mourra écorché vif, lapidé, les membres arrachés et dévorés par des jeunes hommes excités et affamés. La mère  de Sébastien se vêtira alors aussi de blanc, comme si elle revêtait la dépouille de son fils. Ce blanc partagé, représente-t-il la blancheur liée à la pureté du paradis perdu de l’enfance ? La blancheur de la peau maternelle ? Celle du bébé ? Ou bien plutôt cette absence de couleur représente-t-elle la transparence, l’absence d’enveloppe cutanée et psychique chez la mère comme chez le fils…

M. Soulé dans un bel article intitulé "  la mère qui tricote suffisamment " apporte une réflexion personnelle aux développements théoriques de D. Anzieu. Il affirme ainsi que la peau de laine tricotée par la mère,  mélangée de rêveries et de paroles, constitue une partie du Moi-peau de l’enfant, partie fabriquée par la mère elle-même... Cependant, comme il l’indique aussi de façon très vivante, à l’adolescence " le pull tricoté par maman " est rejeté (sous de multiples prétextes comme le fameux " il gratte "). Il s’agit alors pour l’adolescent d’arracher cette peau d’origine maternelle, trop chargée d’affects, pour prendre de la distance avec sa mère, lors du réveil de ses sentiments oedipiens.

 

Aurore est, quant à elle, une jeune femme de 27 ans. En fait, c’est une pauvre petite chose de sexe indéterminé, recroquevillée sur le fauteuil qui fait face au mien. Elle est couverte d’un eczéma qu’elle gratte furieusement  nuit et jour et elle est dévorée par l’angoisse.

La vie d’Aurore n’est que souffrance. Elle est dévouée à ses deux jeunes frères qui ont intenté un procès à leur oncle paternel pour inceste. Elle est débordée par un travail qu’elle a choisi et qui pourrait être très épanouissant. Elle est sans cesse poussée à nouer des relations amoureuses fusionnelles avec des hommes qui lui font du mal. Et pourtant, elle rêve d’elle-même, sans eczéma, sereine, dans une bulle ou dans un sarcophage. Sereine avec une peau saine mais doublée par la paroi d’une bulle ou d’un sarcophage, sereine mais seule ou morte.

Lors de sa psychothérapie analytique au rythme d’une séance par semaine, en face à face, Aurore, évoque une enfance africaine libre, dans une famille venue de France, bourgeoise, intellectuelle et protestante. En fait, sous prétexte du climat et des mœurs africaines, tout était mélangé, les enfants et les adultes, les hommes et les femmes, nus dans de grandes chambres communes... Aurore décrit aussi une mère imprévisible, excitante, ne se séparant jamais de sa fille aînée, un père vêtu d’un pagne qui ne cachait rien et dont les châtiments corporels étaient dégradants. En fait de liberté, c’était le règne de la transgression.

Aurore, prendra peu à peu conscience " de la porosité des limites  dans la famille ", selon son expression, et exprimera, dans la même phrase, le désir d’avoir une mère tranquille et une enveloppe naturelle calmée. Remarquons que cette "porosité des limites" renvoie aussi bien à la problématique oedipienne qu'à la problématique du lien archaïque à la mère et à celle de la construction du Moi-peau. C'est ainsi que le psychanalyste engagé dans un travail analytique avec de tels patients a à tenir les fils de ces deux problématiques.

Plus tard, lors de sa psychothérapie analytique, Aurore devient une jeune femme plus séduisante, elle est contente de venir me voir. Les crises de démangeaison s'espacent, l'eczéma disparaît. Mais, tout à coup, l’angoisse augmente considérablement. Aurore rêve de sa mère faisant brutalement intrusion dans sa chambre alors qu’elle est vêtue d’un sous-vêtement transparent. Elle crie à sa mère " ne me touche pas ". Je suggère à Aurore que tout rapprochement, avec sa mère comme avec moi, même souhaité, est trop excitant pour elle et menacé par la fusion et la transgression, comme si elle et moi nous n’avions pas chacune des limites solides et fiables.

Aurore a maintenant une jolie peau bien à elle, parfois maquillée et une peau psychique capable de contenir ses pensées et ses sentiments les plus excitants. Elle n’est plus obligée de jouer, avec moi et avec les autres, le rôle d'une pauvre petite chose souffrante et elle est plutôt séduisante. Elle va s’éloigner de moi pour vivre sa vie, il y aura peut-être un peu de ma peau mêlée à la sienne et un peu de sa peau mêlée à la mienne ...

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Le long poème d’Ovide " les métamorphoses " fait cohabiter entre ciel et terre, les dieux et les hommes dans un monde sauvage. Les passions s’y déchaînent, l’amour et la haine se combattent, la trahison y règne.

Des dieux, des satyres poursuivent  de leurs désirs des nymphes ou des mortelles et sont prêts à tout, y compris à prendre une forme animale ou humaine, pour assouvir leurs amours coupables. Des déesses, des magiciennes, sont aussi belles et séduisantes que jalouses, capables de métamorphoser leurs rivales et tueuses sans scrupule. Si la mort est évitée, c’est fréquemment au prix d’une métamorphose pour le moins éprouvante et le plus souvent effrayante et monstrueuse. C’est le désir interdit qui est la cause des métamorphoses. Tel héros se métamorphose en rocher, telle nymphe en plante, tel dieu en animal. Toutes les formes de la création végétale, minérale, animale, humaine, sont ainsi évoquées.

Le lecteur, à la fin de ce poème, a la sensation d’avoir été entraîné dans un tourbillon affolant où tout peut arriver, rien n’est assuré, aucune forme n’est stable, rien ne tient. Bref, le lecteur a évolué dans un monde où l’identité est d’une fragilité extrême, menacée aussi bien de l’extérieur (par exemple par des rencontres malheureuses dues au hasard) que de l’intérieur (la passion déchaînée pouvant faire basculer l’identité à tout moment).

C’est le regard qui, le plus souvent, lors d’une rencontre malheureuse due au hasard, en embrasant le désir, cause les métamorphoses.

" Phébus a vu Daphné, il veut s’unir à elle [...] Il voit ses yeux brillants comme des astres; il voit sa petite bouche [...] ; il admire ses doigts, ses mains, ses poignets et ses bras nus plus qu’à demi-nus ; ce qui lui est caché il l’imagine plus parfaitement encore ".

La métamorphose atteint fréquemment une partie du corps fortement investie par le sujet. Ainsi, Méduse était célèbre pour sa beauté et, en particulier, pour sa chevelure admirable. Elle fut déshonorée par le souverain des mers, dans un temple dédié à Minerve. Celle-ci, en punition, changea les cheveux de Méduse en serpents.

De toutes les façons, c’est bien souvent d’abord sur la peau et sur les phanères (les ongles et les cheveux) que la métamorphose apparaît : la peau se couvre d’écailles, de tâches bleuâtres, de poils, les ongles deviennent des griffes, les cheveux des branches ...

En se métamorphosant, certains deviennent ce qu’ils sont profondément ; ce n’est pas le cas pour d’autres, la métamorphose est alors arbitraire. Le contenant, la forme de l'individu, peut donc révéler, aux yeux de tous, le contenu caché. En revanche, le contenu peut rester identique alors que le contenant a changé.

Jupiter a séduit Io. Mais Junon veille. Ne trouvant pas son mari dans le ciel, elle regarde sur terre en se disant : " ou je me trompe ou je suis une fois de plus outragée ". Pour protéger Io de la colère de sa femme, Jupiter la métamorphose en une génisse d’une blancheur éclatante (comme l’était la peau de Io). Ovide écrit : " Même ainsi, elle est belle encore. La fille de Saturne (Junon), quoique à contre cœur, admire la perfection de ses formes ".

Lycaon, un homme féroce, est métamorphosé en loup par Jupiter : " devenu un loup, il conserve encore des vestiges de son ancienne forme. Il a toujours le même poil gris, le même air farouche, les mêmes yeux ardents, il est toujours l’image de la férocité ".

Callisto, métamorphosée en ourse par Junon, lorsqu'elle rencontre son fils Arcas, est toujours animée des sentiments tendres qu'elle éprouvait pour ce dernier quand elle était une nymphe.

Pour le soignant qui travaille avec des hommes et des femmes malades de leur peau, les métamorphoses d’Ovide sont extrêmement évocatrices. Est-il besoin de rappeler que la peau malade peut devenir, selon les termes utilisés en clinique dermatologique, ligneuse, souffrir d’un lichen, d’une ichtyose ou d’un vitiligo ? On parle aussi de faciès léonin (provoqué par la lèpre) ou de "bec de lièvre" en cas de fente palatine.

En outre, bien souvent les malades souffrant d’une pelade par exemple (une chute des cheveux et parfois des poils du corps) pensent que, c’est parce qu’ils ont été trop fiers de leur chevelure, qu’ils se retrouvent privés de celle-ci.

Enfin, tous les malades dermatologiques peuvent vivre la transformation de leur peau, de leur corps, de leur apparence, comme le dévoilement brutal de leur part de bestialité, de monstruosité ou bien comme le dévoilement d’une faute enfouie.

Catherine est une patiente qui souffre d’un grand nævus pileux de l’hémiface droite. Elle vient d’entrer en 6ème quand le proviseur  convoque ses parents pour leur demander de mettre leur fille dans un établissement spécialisé, prétextant des difficultés scolaires chez cette petite fille dont la scolarité en primaire s’était toujours très bien passée. Depuis cette époque, Catherine a été opérée de nombreuses fois. Elle est maintenant une jeune avocate brillante. Ce souvenir lui revient brutalement alors que, venue pour un psoriasis et n’ayant pas encore parlé de son nævus, elle me dit que son frère, lui, est normal. Je reprends juste le mot " normal " ; elle me répond alors combien elle s’était toujours sentie monstrueuse, non seulement extérieurement, à cause du nævus qui la défigurait, mais aussi à l’intérieur d’elle-même, tant les sentiments qu’elle éprouvait à l’égard des autres étaient violemment hostiles. "  A mes yeux, ajoute-t-elle, j’étais un monstre, tant physiquement que moralement ".

Violette, quant à elle, est née avec une double fente palatine de nombreuses fois opérée. Elle m’a rencontré il y a un an, à l’âge de 26 ans, sur les conseils de son chirurgien qui lui a dit : " Maintenant ce n’est plus de mon ressort. Il faut rencontrer quelqu’un d’autre ". C’est une jeune fille mince, dont on oublie vite les particularités du visage quand elle parle, quand elle s’anime et quand, enfin, elle lève sa tête, repousse ses cheveux en arrière et regarde son interlocuteur. Violette ne parvient cependant pas à se regarder dans une glace... de crainte, peut-être, de voir... un lièvre... En effet, elle a toujours su, pense-t-elle, que sa malformation était aussi appelée " bec de lièvre ", même si sa mère n’a jamais prononcé ces mots. Enfant, elle a passé des heures penchée sur des dictionnaires, à lire et relire les définitions du " bec de lièvre " et les descriptions relatives aux lapins et aux lièvres. Son identité s’est construite autour de sa malformation avec la menace de voir surgir brutalement l’animal en elle... Violette se demande comment on devient une femme, une femme qui plait, une femme qui se plait... Peut-être faut-il, a-t-elle pensé, commencer par se regarder dans une glace. Récemment, elle y est parvenue deux fois. Elle s’est tenue face à sa glace à la même distance, a-t-elle remarqué en me regardant dans les yeux en souriant, qui nous sépare elle et moi pendant nos entretiens hebdomadaires en face à face. Cette brève remarque de Violette n’est pas sans rappeler ce que nous apprend Donald W. Winnicott, pédiatre et psychanalyste anglais, quand il souligne le rôle de miroir du visage et du regard de la mère et de la famille pour le bébé. Winnicott écrit en effet : " Que voit le bébé quand il tourne son regard vers le visage de la mère ? Généralement ce qu’il voit, c’est lui-même. En d’autres termes, la mère regarde le bébé et ce que son visage exprime est en relation directe avec ce qu’elle voit ".

La peau effractée par une maladie ou par une malformation plus ou moins inesthétique a donc, comme le poème d’Ovide, le pouvoir de donner à penser, de mettre en scène, en acte, de figurer l’impensable : non seulement l’intime et le pulsionnel, mais aussi l’animalité, la bestialité, le monstrueux dans tout homme, l’inhumain...

Ainsi, dans l’histoire de tout individu comme dans les mythes grecs et dans le poème d’Ovide " les Métamorphoses " est sans cesse évoqué le passage d’une peau à l’autre : de la peau réelle, enveloppe du corps à la peau fantasmatique enveloppe de l’espace psychique, de la peau saine à la peau malade, de la peau maternelle à la peau de l’individu autonome, de la peau du psychanalyste à la peau de son patient...

*****

A la suite de D. Anzieu, on a beaucoup parlé, de la peau maternelle, mais la peau du père, plus rugueuse, plus dure, comment marque-t-elle le devenir de l’enfant ? Comment passe-t-on de la peau paternelle à celle d’un sujet autonome ?

Souvenons-nous d’Athéna, née toute armée du crâne de Zeus et se vêtant, comme ce dernier, de la peau d’un Titan, véritable cuirasse, lui permettant d’aider son père dans leur lutte commune contre les Titans.

Quand, après la découverte de l’homosexualité de son père, Angelo est convaincu d’être couvert d’immenses poils blonds qu’il faut absolument éliminer, quelles questions nous pose-t-il : " La sexualité est-elle bestiale ? ", " Qu’est-ce qu’un homme ? ", " A-t-il le droit, lui Angelo, d’endosser une peau virile, alors que son père a été incapable de la porter ?

Colombine, quant à elle, adore s’envelopper d’un manteau offert par son père et qu’elle trouve très original car il fait des losanges multicolores assemblés. Elle arrive un jour en pleurs à son entretien... Elle a croisé une fille portant le même manteau qu’elle, quelle déception ! Elle qui se croyait unique grâce à ce manteau... C’est à partir de cet évènement que son travail analytique a véritablement commencé... par l’évocation de sa relation houleuse avec sa belle-mère.

 

Pour terminer, voici une réflexion plus personnelle.

Lors de ma lecture des " Métamorphoses ", j’ai rencontré deux femmes monstrueuses nommées " Scylla ". L’une, par amour pour Minos, a trahit son père Nisus. Alors que Nisus dormait, Scylla lui a arraché un cheveu pourpre masqué dans une chevelure blanche abondante. Ce cheveu était le garant de l’autorité de Nisus sur sa ville et de l’indépendance de celle-ci. Minos horrifié, refuse ce cadeau. Scylla sera métamorphosée en oiseau par son propre père.

L’autre est un monstre de la mer de Sicile, dont les flancs sont entourés de chiens féroces et dont le visage est celui d’une jeune fille. En fait, Scylla avait été une jeune nymphe courtisée par un dieu de la mer qu’elle avait dédaigné. Par dépit, ce dieu avait demandé à la magicienne Circé de le venger. Circé avait métamorphosé la jeune nymphe en un monstre marin qui dévora, entre autres, les compagnons d’Ulysse et finit par être changé en un rocher très dangereux pour les marins.

Comment passe-t-on de ces Scyllas au Silla, compagnon de ma vie..., je ne sais pas mais depuis que j’ai lu " les Métamorphoses " d’Ovide et que j’ai rencontré de nombreux malades dermatologiques, plus rien ne m’étonne.

 

 Références bibliographiques

 

Anzieu D. La peau de l'autre, marque du destin. Nouvelle Revue de Psychanalyse, Gallimard, 1984, 30 : 55-68

Anzieu D. Le Moi-Peau. 1985, Paris, Dunod, 45-53.

Consoli SM. La peau captive. In : Une peau laquelle ? Revue de Médecine Psychosomatique 1985, 2 : 13-25.

Consoli SG, Consoli SM. Dermatologie, Psychanalyse, Prothèses. D'une peau à l'autre. 2006, Paris, P.U.F.

Graves R (1958) Les mythes grecs. 1967, Paris, Fayard.

Pasche F. Le bouclier de Persée ou psychose et réalité. Revue Française de Psychanalyse, P.U.F.,1971, 5 : 859-870.

Tesone JE. Le tatouage et le bouclier de Persée. Adolescence 2003, 45 : 571-579.

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